Jeudi 5 Avril 2018 :

Mon téléphone sonne. “C’est moi”, me dit Romain. Je ne comprends pas un mot de ce qu’il baragouine. Au milieu des grosses larmes, je comprends. Le monde s’est effondré :
Laetitia est dans le coma.

Retour 8 ans en arrière. Septembre 2010 :

“ C’est elle !!!” Je chuchote à Romain. “De quoi parles-tu ?” me demande-t-il ? “C’est elle. C’est elle, qui va obtenir notre licence de banque !”. Je le vois sourire : “Tu es folle !”. C’est ce qu’on verra, me dis-je.
On attendra la fin de la conférence pour sauter sur Maitre Laetitia de Pellegars et lui raconter notre histoire. L’histoire de deux amis d’enfance qui ont une idée folle et des rêves un peu dingues. Celle de créer un autre genre de banque. Une banque communautaire qui fait du sens. Lui dire que nous aussi, on veut jouer dans la cours des grands.
Romain renchérit. Finalement, il ne doit pas trouver mon idée si farfelue que cela… Laetitia, elle n’a pas l’air emballée. Elle fait une moue interrogative. “Lee-t-chiiii, comme le fruit ?” Puis, nous dit simplement : “Bon, on va voir. Je vous appelle”. Et la voilà, aussitôt repartie sur ses talons et déjà alpaguée par d’autres (vrais) banquiers.

Quelques semaines passent. Laetitia nous rappelle afin de nous expliquer qu’à ce jour, aucune licence bancaire ne correspond à nos attentes. Qu’il faudra attendre Avril 2011, pour obtenir une licence d’établissement de monnaie électronique, une fois la transposition européenne effectuée en France.

On retient notre souffle.

Elle continue, “Par contre il y a un problème, il n’y a pas de formulaire de soumission puisque cette licence n’existe pas !”
“Ah merde, s’exclamons-nous de bon coeur. Mais comment va t’on faire ?”
“Pas grave, nous dit Laetitia. On va le créer.”

Elle était comme cela notre Laetitia. Rien ne lui résiste. Rien ne l’effraie. L’échelle pour gravir la Montagne n’existe pas ? Pas de problème, on va la créer. S’en suivirent des centaines d’heures de travail. On se faisait engueuler. On ne travaillait pas assez vite, pas assez bien. Laetitia disparaissait 8 jours puis revenait. Nous engueulait encore. Comme elle disait, il fallait savoir ce qu’on voulait !

Il y a quelques semaines, Laetitia m’écrivait : “J’ai encore un souvenir ému de notre 1er rendez-vous chez le régulateur.”
Nous aussi…

Février 2011:

Nous avons enfin notre rendez-vous. Habillez-vous bien nous dit-elle ! “Il faut qu’on vous prenne au sérieux”. Pas de problème. Avec Romain, on sait faire !

J’entends encore son fou rire en nous voyant arriver : “J’ai dit habillez vous bien. Je n’ai pas dit de vous déguiser”, nous nargue-t-elle.
Avec le recul des années, il est possible qu’on ait un peu chargé !

Ce jour là, Laetitia nous défendra bec et ongles. La partie n’était pas gagnée. Et il faut croire que notre naiveté n’y mettait pas du sien. Je la vois encore se liquéfier à la question : “Quelles sont vos expériences professionnelles passées dans le secteur bancaire ?”. Et de la fraîcheur (bêtise ?) qui me caractérise, de répondre : “Aucune autre expérience professionnelle Monsieur, si on oublie les stages et les petits boulots au noir”.

On n’était pas un cadeau. On avait 27 ans et pas beaucoup d’argent. Pourtant Laetitia y a cru. Malgré nos petits moyens, elle aimait nous répéter que nous étions son dossier certes favori, mais quasi pro-bono, aussi. (Je ne lui ai pas dit, mais j’ai du ouvrir le dico à la page P, pour comprendre ce qu’elle voulait nous dire…).

On a déposé notre dossier. Les mois ont passé. Et rien ne s’est passé. La France ne transposait pas la directive européenne. On était effondrés. Nous avions mis tous nos moyens dans cette foutue licence. Et rien.

On a appelé notre avocate préférée, pour qu’elle nous éclaire…

“Bon les enfants, c’est simple. On va changer de pays.” Rien de plus simple, pour Laetitia, pas de barrière ni de frontière à nos rêves, on avance et on y croit. En se faisant presque engueuler de ne pas y avoir pensé en premier, Laetitia nous a décroché un rendez-vous quelques jours après, et on a sauté dans un train. Je me rappelle encore très bien le froid du petit matin à Gare de l’est. Quelques dizaines de minutes après le départ du train, Romain s’est endormi. Avec Laetitia on a fait des selfies idiots, en mettant nos doigts dans ton nez. Heureusement pour toi Romain, ces photos sont restées dans le téléphone de Laetitia.

Décembre 2012 :

Je ne sais plus, lequel de nous trois s’est effondré en pleurs au téléphone en premier. Mais c’était fait. On l’avait fait. On avait 29 ans et on devenait les plus jeunes détenteurs d’une licence de banque en Europe. C’était méga classe. On s’est aspergé à coup de pipette de baba au rhum, Romain et moi, et on a emmené Laetitia déjeuner. On avait choisi, Il Vino, parce qu’il est tenu par le meilleur sommelier du monde, Enrico Bernardo. On ne voulait rien de mieux pour toi, que le meilleur Laetitia.

Les années ont passé. On a grandi, un peu. Laetitia et Romain ont continué à travailler ensemble quotidiennement, pour moi c’était par brèves. On se croisait par ci, par là, d’une conférence à un colloque. Un clin d’oeil et un sms du genre “Tu vas nous les éclater, tu es la meilleure”, me boostait quand j’étais terrorisée devant une assemblée de (vrais) banquiers.
J’en viens presque à remercier notre dernier audit en date, qui m’a permis de passer de nouveau du temps aux cotés de Laetitia.

La relation que Romain et Laetitia ont construite ces dernières années avait nul autre pareil. Une symbiose professionnelle (il fallait savoir la suivre) ponctuée de désaccords, de fierté du travail bien fait, de casse tête juridique, de fous rires et surtout d’une très grande amitié. Laetitia avait même décidé d’ouvrir un cabinet près de Romain. Je la moquais, en lui disant, qu’elle ne pouvait pas le quitter…

Il n’y a pas 10 jours, on nous disait encore, “il paraît que vous travaillez avec une avocate extrêmement brillante”, c’est vrai.

C’est vrai et c’était bien plus que ça. Laetitia, nous appelait “mes enfants adoptifs”, c’est dire…

Finalement c’est cela être ENTREPRENEUR . C’est faire le choix de rencontrer des personnes exceptionnelles, et d’en faire sa famille professionnelle. Laetitia, en faisait partie et elle nous manquera éternellement…

Ecrit très spontanément, pour ne rien oublier et surtout avec toute notre affection,
Céline & Romain.

PS : Emanuele, Merci d’avoir compris même 2 ans et demi après la vente de Leetchi, et donc 2 ans et demi, après la fin (théorique) de notre relation professionnelle, qu’une fois encore dans ma vie, j’avais besoin, que tu me prennes par la main pour surmonter cette étape et m’accompagne aux obsèques de Laetitia.